Pour Martin
Pour Martin
Tu n’aimais pas tellement les vallées, mais tu aimais les TER, ces pointillés entêtés sur la carte de France ; alors tu as accepté de m’accompagner le long du Cévenol, de me donner ton texte pour ce livre en hommage dessiné que furent les « rêveries d’une promeneuse ferroviaire », rêveries de villages perchés, rêveries de fond de vallées. On a bu des coups chez Patty à Saint-Georges-d’Aurac, cet ancien marais devenu lieu ferroviaire. Le lieu : des années auparavant, tu m’avais fait découvrir la signification de ce mot, su le faire résonner à l’endroit où il prend place. Pour bien marquer le coup, nous étions face au plateau Ardéchois, ta fine silhouette se dessinait devant ce grand paysage. J’étais là à l’invitation de Sophie et toi tu demandais : « qu’est-ce qu’un lieu ? », cette question à laquelle tu réponds si bien dans les « lignes secondaires » : « le lieu est à l’espace ce que l’instant est à la durée, un moment particulier, un événement. De l’espace, il en est sa densification, son épaississement ». Tu m’as donné ce repère, j’ai découvert que nous avions les mêmes, « modestes buttes d’herbes et de pierres couronnées par quelques frênes », « vies infimes et dérisoires, mais glorieuses car uniques ». Tu as tenu ensuite à me faire découvrir la belle ligne de Translozérien qui relie Mende à la Bastide, la plus haute de France en service régulier. Régulier, faut le dire vite, car une partie de notre voyage s’est fait dans ma voiture, faute de trains en service à ce moment-là. Heureusement, j’ai refait le voyage et tes paroles m’ont accompagnée, en « passant de l’ombre à la lumière » au débouché du grand plateau enneigé. Nous étions ensemble à Mende, quand j’ai dessiné ce paysage, le dos quasiment appuyé au grand mur qui soulève la voie ferrée un peu au dessus de la ville.
Puis ta vie est devenue de moins en moins fluide, une sale maladie te tenait. La dernière fois que je t’ai vu, Martin, ton ordinateur était ouvert sur un petit bureau pour de nouveaux écrits, de nouvelles aventures ; ton aménité, ton enthousiasme semblaient inaltérables sous la fragilité des apparences.
Il reste tes articles, tes livres, dont le dernier que tu m’as dédié. Il reste cette amitié dont tu m’assurais et que tu donnais aussi aux lieux, aux montagnes et à toutes les vies minuscules qui les peuplent. De toute façon, certains êtres ne meurent jamais, il suffit de humer le vent des montagnes pour réentendre leur voix.
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